14.03.2006
Pour vivre heureux vivons cachés
J'en ai connu des tas comme elle. Grandes gueules en surface... Toutes petites à l'intérieur. Moi, elles me font craquer. Comme les hommes, d'ailleurs. J'aime deviner leurs fêlures. Y glisser subrepticement un doigt pour voir si ça saigne encore. Puis soigner la plaie, évidemment.
Bon, c'est pas tout ça. Je m'écarte du sujet. Elle donc, c'est une grande gueule qui tente de dissimuler une petite fille fragile. Je l'ai su tout de suite. Oh, ne pensez pas qu'elle n'était pas douée pour cacher son jeu ! Au contraire... C'est moi qui suis perspicace.
Dès qu'elle est arrivée dans la société, j'ai été éblouie par sa beauté et son charisme. Un vrai canon ! Grande, mince, resplendissante, sûre d'elle, habillée chic et sexy, juste ce qu'il faut... Elle a serré chaque main d'une poigne ferme et chaleureuse, s'est présentée dans un large sourire et a suivi le boss dans son bureau. Tous les mecs avaient la langue pendue jusque par terre. Les commentaires goguenards, limite grossiers, cachaient mal leur admiration. La plupart des nanas étaient vertes de jalousie. Moi, je me marrais. Mais sûr, je la trouvais superbe !
Elle est donc entrée dans le bureau de Jean-Jacques et nous avons dû attendre près d'une heure pour savoir de quoi il retournait exactement. Elle allait être une des têtes de pont de la boîte de commu. Celle à qui s'adresseraient, dorénavant, les clients, les fournisseurs, les prestataires de services... Tous ceux qui de près ou de loin voudraient faire affaire avec la boîte et fourguer leur camelote. A elle le champagne et les chocolats à la fin de l'année, les restos chaque jour ou presque... Et elle occuperait, dès le lundi suivant, le bureau déserté par une Eva en larmes, trois semaines plus tôt. Elle avait même obtenu carte blanche pour le relooker à fond. Elle n'en abuserait pas, d'ailleurs. Elle allait garder les meubles et se contenter d'apporter quelques plantes vertes, une toile bariolée et des stores vénitiens pour occulter les larges baies vitrées qui séparaient le bureau du paysager.
Elle avait consacré les premières semaines à mettre de l'ordre dans les dossiers abandonnés par Eva. Les factures du symposium organisé par Mc Neal le mois précédent avaient toutes été honorées. Le bal annuel des mille trois cent employés d'Eurospace était sur les rails et les derniers petits détails s'étaient réglés dans le salon VIP à l'Indian Lounge.
Il ne lui fallut pas un mois pour connaître tout le monde et savoir comment parler à chacun. Les quelques jeunes loups sûrs de leur charme et de leur supériorité étaient encore persuadés que tôt ou tard ils n'en feraient qu'une bouchée. Moi, je me marrais toujours. J'avais bien observé comment elle continuait de leur sourire, malgré leur suffisance. J'avais remarqué aussi comme le coin droit de sa bouche retenait le ricanement que leurs inepties suscitaient.
Avec les femmes, elle se montre charmante. Qu'elles aient des responsabilités ou soient cantonnées dans des tâches d'exécution (comme moi). Qu'elles soient belles ou laides (comme moi). Grandes ou petites (comme moi). Intelligentes (parfois) ou naïves (non, pas comme moi !). Bref, avec toutes les femmes, elle se montre cordiale, attentionnée... Sans que cela ne sente la flatterie. Du grand art !
Une fois par semaine environ, tous les dix jours au moins, son frère Pol vient la voir. Ils s'enferment dans le bureau et les langues se délient. Celles des femmes pour vanter la beauté de l'artiste peintre. Celles des hommes pour sous-entendre qu'il y a de l'inceste dans l'air. Du fantasme dans toutes les têtes. C'est vrai qu'il est beau, ce Pol. La cinquantaine élégante et sauvage à la fois. Un regard magnétique. Un torse large et fier. Des cheveux mi-longs noués en catogan. Moi seule sait exactement combien de temps ils restent dans le bureau. Entre midi et demi et quatorze heures, j'assure la permanence téléphonique. De mon "desk", je vois Pol quitter le bureau. Il me salue toujours très sobrement, avant de lancer un dernier clin d'œil à sa sœur. C'est drôle le regard qu'elle a alors. Ce sont les seuls moments où j'y vois comme un brin de nostalgie. Ou des restes de volupté.
Le mardi 14 février, Helene a quitté le bureau en serrant entre son flanc et sa petite mallette de cuir usé, un ours en peluche de couleur crème tenant un gros cœur rouge.
23:16 Publié dans Croqueur-croqueuse | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
28.02.2006
Caroline
Sibylle ? Vous désirez que je vous parle de Sibylle ? Ecoutez, j'espère que vous avez le temps. Il y a tant de choses à dire. J'en parle souvent avec nos amies communes. Nous sommes quelques-unes à nous rencontrer à l'occasion. Boulot, atelier d'écriture, sauna, soirées "nanas" ("avec" ou "sans cerveau", d'ailleurs)…
Quoi ? Vous voulez que je vous explique ? Ben, le concept est simple. Le souper "nanas" est un souper nanas traditionnel. On y trouve que des potines, les zamoureux sont priés d'organiser leur soirée ailleurs, et les nanas papotent en mangeant des tas de choses délicieuses qu'elles ont préparées. Dans le souper "nanas avec un cerveau chacune", le concept est un peu plus élaboré. C'est normal, c'est Milady qui l'a inventé. Et Milady déborde d'imagination et de créativité ! Donc, dans le souper "nanas avec un cerveau chacune", c'est à nouveau des potines qui se réunissent (parfois, d'ailleurs, elles ne sont même pas "potines", elles font connaissance au fil de la soirée), qui mangent des choses délicieuses qu'elles ont préparées, les zamoureux sont toujours rigoureusement exclus des lieux, mais, en plus des délices prévus pour la bouche, chacune d'entre ces nanas "cervélées" a apporté une lecture et une musique qu'elle a envie de faire découvrir aux autres. C'est très gai. On mange, on boit, on lit, on écoute de la musique, on papote, on fume… Bref, on s'amuse et on s'aime tout en semant… Peter dirait "on sème tout en s'aimant". Mais Peter n'est jamais invité, bien sûr ! D'ailleurs, heu, Peter n'est ni mon amoureux, ni celui de Sibylle, hein. N'allez pas vous faire des idées !
Pour en revenir à Sibylle, justement, à ces soirées "nanas avec un cerveau chacune", elle a toujours prévu quelque chose à manger (c'est généralement très savoureux… et souvent chocolaté… elle adore le chocolat !), mais soit elle n'a pas eu le temps de choisir un livre à partager avec nous, soit, pire !, elle a oublié le CD dans le lecteur et est venue avec un boîtier vide… Enfin, vous comprendrez qu'elle est pleine de bonnes intentions, mais qu'elle est un peu distraite… Et peu organisée.
C'est drôle, d'ailleurs. Figurez-vous que dans le CV qu'elle avait envoyé quand elle a postulé pour le job qu'elle occupe actuellement (elle coordonne la rédaction d'une revue éditée par un centre culturel), elle avait placé trois "atouts" sous forme de petites cartes, des as de pique, de cœur et de trèfle, si mes souvenirs sont bons. Chacun de ces "atouts" représentait une de ses "qualités". Et l'une d'elles, je vous le donne en mille, était "le sens de l'organisation"… Nous rions encore chaque fois que nous évoquons l'anecdote. Pour être claire, Sibylle est tout sauf "organisée".
Par contre, elle a un véritable talent pour l'improvisation. Elle le doit à son immense capacité d'adaptation. Elle est capable de gentillesse et d'empathie avec n'importe qui, quel que soit le milieu dans lequel elle se trouve. Son aplomb parfois me sidère. Par exemple, elle n'hésite pas à "vendre" littéralement ses amies écrivaines. Elle est du genre à envoyer un courriel à la responsable d'une émission radiophonique qu'elle ne connaît pas, juste parce qu'elle est persuadée que son amie conviendrait parfaitement au type d'émissions en question. Elle est assez culottée, dans son genre. Et elle fait ça avec tant de naturel que personne ne s'offusque. En fait, elle s'est improvisée "attachée de presse" pour ses amies.
Bref, Sibylle adore communiquer. Quand elle aime quelqu'un elle ne peut s'empêcher de jouer les agents de liaison entre cette personne et ses autres amis. Elle est très fidèle en amitié. En amour aussi.
22:44 Publié dans Carnet d'adresses égaré | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Sarah
Sibylle ? C'est ma petite Maya à moi. Une petite abeille ronronnante qui rêve en écoutant s'écouler le temps. Avec elle "je serais" et autres "nous deviendrons" ne doivent même pas se concrétiser. Rêver lui suffit. Ses projets rocambolesques ne lui servent qu'à ça. Rêver. Elle se contente d'être heureuse en pointillés, à temps partiel. Le pire, c'est qu'elle zappe les instants où elle risque de prendre conscience que ce n'est pas du bonheur. Son subconscient dresse avec talent une petite barrière qui l'empêche de regarder la vérité en face. A ces moments-là, ce n'est plus une abeille, juste une autruche. Vous me trouverez dure, sans doute, et pourtant, soyez sûr que je l'aime, Sibylle. Mais ça me fait si mal de la voir s'aveugler presque sciemment. De la voir idéaliser des gens qui ne méritent pas son amour… Et attendre le bonheur au lieu d'aller le cueillir où il se trouve.
20:54 Publié dans Carnet d'adresses égaré | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

