23.01.2006

Madame Psypsy

Elle est là, du vendredi au dimanche, le sourire accroché haut, le dynamisme en bandoulière. Sur son petit "bureau", le plateau à piécettes côtoie les bonbons qu'elle offre en guise de douceur. On vient là pour se soulager, c'est une évidence. La vessie n'est pas la seule concernée.

Il y a cette dame charmante, entichée du préposé au parking. En quelques mots chaleureux, l'hôtesse des lieux explique qu'il n'est pas libre. Que de surcroît, sa légitime est adorable, elle aussi. Et d'encourager la belle à mettre les choses au clair, pour éviter que le cœur ne s'emballe avant de déraper.

Il y a cette femme meurtrie, descendue tout expressément confier son bonheur tout neuf à l'oreille attentive. La vie vient de lui faire un cadeau sous la forme d'un homme fort, tendre et drôle. Elle se réjouit, l'accueillante, de voir les petits kilos du bonheur orner harmonieusement la frêle silhouette.

Il y a cette autre femme qui a rompu… Pour la énième fois. Le pourquoi, le quand et le comment s'amoncèlent aux côtés de la coupelle. Les mots d'encouragement accompagnent les douceurs.

Il y a cet élégant octogénaire qui vient se confier en pleurant. Il l'aime tant, sa douce. Et il en souffre. Vous ne lui direz rien ?, demandera-t-il en remontant dignement dans la salle où elle l'attend.

Les bleus à l'âme s'étalent, s'écoulent dans le lavabo. Elle est là, les éponge, les absorbe. Qu'en fait-elle ensuite ? Qui donc s'en soucie, la vessie et l'âme désormais soulagées ? Elle est là, du vendredi au dimanche, les écoute, les fait rire. Mais elle, rit-elle ?

Cette fenêtre là

Cette fenêtre là est haute. Quand je me mets sur la pointe des pieds, mon menton se pose sur la tablette écaillée et mon regard peut plonger dans le jardin de mon grand-père, jonché des branches centenaires du noyer désormais débité. Plus tard, les rondins deviendront tables, tabourets. Pour l'heure, il est dévasté, le jardin dont mon grand-père prend un soin jaloux.

C'était un papy-conteur. Pour nous faire manger, il racontait des histoires de bachibouzouks enragés, de crocodiles menaçant de dévorer tout crus les enfants qui ne buvaient pas leur soupe. C'était aussi, parfois, un enfant devenu tellement petit à force d'inanition, que son père le prenant pour un clou avait tenté de l'enfoncer dans le mur à coups de marteau sur la tête. On redemandait toujours ces histoires qui nous faisaient à la fois rire et frémir.

Plus tard, j'ai su que papy n'était pas seulement ce conteur affable. S'il faisait volontiers rêver les petites filles, ce misogyne ne pensait pas une femme capable de grandes choses. Je ne suis pas sûre qu'il eût entretenu et nourri mes rêves d'enfant pour que j'en fasse des réalités.

Cette fenêtre là n'est ni particulièrement haute, ni précisément large. Dans les rêves, tout peut arriver. Ainsi, mon petit frère de trois ans s'y est hissé et a basculé. Tentant de le rattraper, ma sœur cadette est tombée à sa suite. Ensuite ma puînée. Ma mère et mon père aussi. Tous ont traversé le hublot de plexiglas et gisent à présent dans le frigo où le laitier du rez-de-chaussée entrepose lait, beurre et œufs. Je me réveille en hurlant de terreur.

Mes parents ont eu quatre enfants. Cinq petites années me séparent de mon frère cadet. Deux fois par semaine, nous allions tous ensemble à la bibliothèque paroissiale. Le dimanche après-midi, l'appartement bruissait des pages tournées religieusement. Le soir venu, nous attendions le mercredi avec impatience afin de refaire le plein de lecture. Nous formions une famille d'ogres-lecteurs.

Cette fenêtre là a deux battants et monte jusqu'au plafond. J'aperçois le saule pleureur et ses branches accueillantes. Quand je serai grande, je m'y installerai pour faire l'amour avec l'homme de ma vie. S'il se présente. Pour l'heure, je fais signe au petit merle recueilli de rejoindre sa mère qui l'appelle en-bas, dans le jardin.

Le seuil de la maison de la Place Albert 1er était le lieu de ralliement des adolescents du quartier. Tous ou presque avaient qui une mobylette, qui une moto 50 CC, moteur deux ou quatre temps. Il m'arrivait d'emprunter un casque à l'un pour monter derrière l'autre et filer avec lui vers le lac de Genval. Il y avait là une petite cabane de pêcheur. Je ne sais comment Philippe parvenait à y entrer. Il obtenait tout ce qu'il voulait. C'était un garçon attrape-cœurs.

Cette fenêtre là s'ouvre à la manière d'un "Velux". Elle dispense une lumière propice à la croissance des plantes tombantes que j'ai accrochées dans mes jolis macramés.

J'ai partagé un temps la chambre de mon adolescence avec une amie. Ses parents avaient des difficultés avec elle et ma mère, une femme gentille et généreuse, avait accepté que Fabienne vive avec nous et reprenne ses études avec moi. Je ne pense pas avoir eu d'influence positive sur elle. J'aurais peut-être fait d'autres bêtises sans elle. Si elle était vénéneuse, sans conteste, Faby était une femme-fleur.

Cette fenêtre là est un véritable "Velux". Elle offre une issue pour l'évasion de mon esprit quand les syllabi ne sont plus que succession de caractères typographiques sans signification.

Dans cette petite ville de province, étudiants et profs se croisaient parfois, le soir, dans les cafés de la Grand-Place. Y naissaient alors de nouvelles relations où l'apprentissage portait sur bien d'autres choses que les relations internationales, la sociologie ou l'histoire de l'art. Les uns jouaient de leur prestige professionnel pour établir leur pouvoir, les autres usaient de leur jeunesse et de leurs charmes pour se donner l'illusion de puissance. Dans cette parade, nul n'aurait pu dire qui manipulait qui, tous étaient des séducteurs-joueurs.

Cette fenêtre là est aussi large que la salle à manger. Ma fille se tient debout sur la tablette, le nez et les menottes collés au carreau. En bas, le va et vient incessant des navetteurs, des fonctionnaires et des habitants du quartier accompagne les klaxons tonitruants. Plus tard, elle empruntera cette rue pour, de la Gare du Midi, partir où l'emmènera son envie. Pour l'heure, je la tiens fermement afin qu'elle ne bascule.

Bruxelles trépignait alors dans ce quartier populaire. Jeune mère, je m'y fondais avec bonheur. Un homme, un bébé, un boulot, un toit, des amis… La vie sans questions, la vie sans douleurs.

Cette fenêtre là s'ouvre grand sur la rue, les espoirs. Ce soir, derrière les tentures fermées, je guette le retour de l'homme qui m'a quittée.

17.01.2006

Marie-Pierre

Sibylle ? Un paradoxe vivant ! Nous sommes collègues depuis trois ans, nous partageons le même bureau. Pourquoi un paradoxe ? Ohlala, à de nombreux points de vue. C'est un étrange mélange d'assertivité et de manque total de confiance en soi. Elle est capable de vous affirmer des théories (farfelues ou sensées, selon le cas) avec un aplomb inouï, de faire passer des idées folles dans une assemblée… Et, en même temps, elle cherche toujours l'approbation, elle ne semble jamais sûre ni de la pertinence de son propos, ni de ce qu'elle écrit.

Elle me fait penser à une petite chèvre qui saute dans tous les sens, fonce sans réfléchir… Et file parfois droit vers le ravin. C'est épuisant ! Personnellement, je suis très organisée. Tout le contraire de Sibylle. Et la voir à l'œuvre me stresse énormément. J'ai l'impression qu'elle ne mesure pas toute l'étendue des responsabilités qu'implique le fait de s'engager dans un projet donné. Oh, bien sûr, elle s'en sort généralement, même quand elle fait les choses à la dernière minute. C'est d'ailleurs surprenant. Je crois que ça vient de la sympathie qu'elle suscite. Quand elle s'approche trop du bord du ravin, il y a toujours quelqu'un pour la retenir !