15.01.2006

Marlies

Sibylle ? Oh, nous nous sommes connues à l'univ, elle et moi. Nous venions toutes deux d'une autre fac et nous nous sommes retrouvées en relations internationales. Il y avait Muriel, également. Elle venait de l'Université libre de Bruxelles où elle avait fait des candis en linguistique. Les langues slaves, je crois. Sibylle, elle, a fait commu, avant. Et moi, philo. C'est drôle, quand on y pense, que nous nous soyons rencontrées, précisément, avec nos parcours si différents.

Enfin, bref, entre nous, ça a directement "clopé" comme on dit en Belgique. C'est Sibylle, en fait, qui a fait le lien. Déformation professionnelle, sans doute. Elle nous a immédiatement adoptées, Muriel et moi. Un véritable agent de liaison, Sibylle. Pendant les intercours, on allait boire un verre par-ci par-là. Papoter, rire, refaire le monde. Un chouette trio, en fait.

Et puis, je suis partie vivre à Paris, avec mon ami qui y avait trouvé un travail. Comme ingénieur. Muriel est partie travailler au Brésil pour une agence onusienne qui s'occupe de développement par et pour les femmes. Et Sibylle a fait un enfant. On a eu vraiment peur, Muriel et moi. La petite est née deux mois trop tôt, juste la veille du départ de Muriel. Elle faisait à peine un kilo. Muriel m'a demandé de veiller sur Sibylle. Mais Bruxelles – Paris, c'est pas non plus un saut de puce. Nous étions vraiment inquiètes. Finalement, la petite s'en est bien sortie. Très même. Elle doit avoir douze ans, à présent. On n'imaginerait jamais que c'est une petite préma. Elle est petite, bien sûr, mais ni son père ni sa mère ne sont grands. C'est clair, comme dit toujours Sibylle, "les nains n'engendrent pas les géants".

14.01.2006

Lettre à l'amer

J'en crève ! Je ne pensais pas que ce serait si dur. Ne plus te voir, ne plus t'entendre, ne plus te serrer dans mes bras.

Mais crève, seulement ! Que crois-tu ? Que je vais te plaindre ? Te consoler ? Et tes bras, tu t'imagines qu'ils me manquent ? Va te faire foutre, salaud !

Je sais que c'est moi qui ai choisi. Je n'ai pas eu le courage de quitter ma famille. Je voulais donner une dernière chance à mon mariage. Essayer encore une fois. Je suis désolé, Sibylle. Je sais que tu dois être très déçue. Je ne voulais pas te faire de mal.

Oh non, bien sûr. Tu n'as pas songé un instant que tu pourrais me faire mal. Mentir, c'est pas grave ! Tricher non plus. Faire des promesses et ne pas les tenir… Quelle importance ?! De toute façon, ce qui compte, c'est toi, non ? C'est pas ce que te répétait sans cesse ta psy ? "Songez d'abord à vous. A ce qui est le mieux pour vous". Même ta femme est une victime de ton incapacité à choisir, à assumer l'inévitable renoncement de tout choix. Tant pis pour elle si elle aime être ton yo-yo. Moi j'ai coupé le fil !

Nous allons chez la psy un samedi sur deux. Ma femme fait beaucoup d'efforts et est très gentille avec moi. Pourtant, nos rapports ne décollent pas. Je pense sans cesse à toi. Les week-ends sont interminables et je m'ennuie.

Ouais ouais ouais… C'est ce que tu m'as seriné pendant plus de deux ans. Tu radotes ! Mais tu es bien retourné au domicile conjugal parce qu'ELLE te manquait, non ? Alors, vous reconstruisez une belle histoire sur les ruines fumantes de quinze années de "bonheur" ? De toute façon, je m'en fous. Grand bien vous fasse.

Ma seule consolation est de voir que les enfants sont redevenus calmes et souriants. Enfin, calmes… Façon de parler. Ils font des bêtises, bien sûr. Ce sont des petits garçons turbulents, mais si gentils. Ils sont ma fierté. Tu les aurais aimés si tu les avais connus.

Sans doute. Et alors ? Qu'est-ce que ça change ? Les filles, elles, ne me parlent jamais de toi. Elles ont trop peur de me voir pleurer. T'as été très léger sur ce coup-là aussi.

Et toi ? M'as-tu déjà oublié ? Pas un mot de toi, pas un sms, pas un courriel… Avec quelle facilité tu m'as rayé de ta vie ! M'as-tu seulement jamais aimé ?

Connard !

Je t'aimais, moi, Sibylle. Comme un fou. Le sais-tu seulement ? J'en crève de ne pas avoir de tes nouvelles. Mais je ne suis pas pressé de ne plus souffrir, je ne suis pas pressé de t'oublier.

Moi, je m'y emploie de toutes mes forces, à t'oublier. Si je ne retiens qu'une chose, c'est la leçon que tu m'as infligée : Ne jamais s'aveugler obstinément, ne pas idéaliser. Merci… Et ciao !

13.01.2006

Sans plus attendre

Elle est arrivée ce matin. Sibylle ne l'attendait plus. Comme chaque jour, elle a bu son café noir. Ni lait, ni sucre. Pas de chocolat non plus. La tendre douceur n'accompagne plus l'amertume du breuvage. Le café noir remplit l'estomac… Et l'esprit qu'il faut bien occuper. Elle a rangé la tasse au sommet du frigo où la vaisselle s'accumule lentement dans l'attente d'une pulsion ménagère. Quatre tasses côtoient trois bols. Un presque vide qui ne comble aucune absence. Juste un vide. Un zeste d'indifférence patiemment construite. Apathie.

La nuit a été de plomb. Depuis la fermeture de son livre, qu'elle lit distraitement chaque soir à compte pages, jusqu'à la sonnerie du réveil à six heures 22, ses paupière n'ont pas cillé. De ses rêves il ne reste rien. Quelque part, enfoui et flou, un vague à l'âme qu'elle nie avec un peu plus de talent chaque matin. Amertume.

Avant de fermer livre et yeux, elle a encore pleuré. Peu. L'habitude et le manque de ses bras, de sa force teintée de tendresse. Elle se couche plus tôt chaque soir, tente de se mettre en mode "off". Anesthésie.

Il y a eu quelques sanglots retenus, de petits sourires ébauchés pour ne pas inquiéter ses princesses à antennes. Ce soir-là, des sanglots moins profonds, des sourires plus vrais. Chaque jour une peine plus discrète. Ne pas la cultiver. Juste la respecter, l'observer avec indulgence. Et progressivement l'enfouir dans un recoin secret, bien scellé. Réclusion.

Les jours sont lents et lourds. Rythmés par les obligations. Tenir. Maternité, ménage, travail obligent. Tenir. Profiter des trajets en voiture pour lâcher les vannes. Pleurer, pleurer, pleurer. Tenir. Une litanie dans un corps éteint. La bile pour huiler les rouages. Le cœur sec. Les yeux brûlants. Tenir. Désespoir.

Les cris longs et désespérés, silencieux parfois, ont laissé la place au vide. Un nom, des centaines de pourquoi… Longtemps elle a attendu une lettre pour y trouver des réponses. Inutiles, sans doute. Un petit fil pour se raccrocher encore. L'envie d'appeler, de plaider, de supplier. Pathos.

Contre toute raison, longtemps Sibylle a attendu une lettre. Elle est arrivée ce matin.